Georges Brassens s’est finalement peu exprimé sur ses idées ou sa façon d’appréhender la vie. Il pensait que s’exprimer en chansons était suffisant et que son statut de chanteur connu sinon de « vedette » ne lui donnait aucun droit particulier pour donner son point de vue sur tel ou tel sujet.

   
Georges et Jeanne         Georges et Püppchen

 S’il a parfois brocardé la gente féminine, ce fut plus par humour, évoquant parmi ses Amours d’antan quelque amour malheureux dans Putain de toi ou Une jolie fleur, titillant Püppchen dans La non demande en mariage,  reconnaissant ses indéniables qualités dans Rien à jeter.  Pour lui, parler de la femme en général n’a aucun sens. Ainsi, « ça dépend de la femme à laquelle tu as affaire, de sa nature, de son caractère ou des atomes crochus qu’on a avec elle […] une femme peut être emmerdante, une femme peut être charmante, ça dépend lesquelles. » [1]

Il tourne rabelaisien [2], avec une grande délectation, dans Hécatombe par exemple, nous présente avec une délectation non dissimulée la sulfureuse Mélanie et la fameuse Fernande.
De l’humour toujours quand il se moque du Nombril des femmes d’agents ou des flics dans La mauvaise réputation ou Brave Margot, qu’il leur assène un petit coup de griffes en passant, sachant aussi qu’il ne faut pas généraliser et qu’il en est de secourables comme dans L’épave.

De l’humour encore face à l’inéluctable, face à la maladie dans Le bulletin de santé et Les trompettes de la renommée ou face à la mort qu’il côtoie dans La ballade des cimetières, qu’il apprivoise dans Le boulevard du temps qui passe ou dans La supplique, cette « camarde qui ne m’a jamais pardonné d’avoir planté des fleurs dans les trous de son nez ».

Parfois un humour de potache marque certaines chansons, peut-être parce qu’il ne se voit pas vraiment comme adulte avec le mariage, les enfants, une carrière, des ambitions…
Ça tient aussi sans doute à son penchant pour l’anarchie, comme Léo Ferré ou l’ami Jacques Brel. Ah dit-il en évoquant le passé, « quand j’étais au mouvement anarchiste – j’y suis resté deux ou trois ans, je faisais Le Libertaire en 45-46-47, et je n’ai jamais complètement rompu avec, mais enfin je ne milite plus comme avant. »

Dans l’anarchie, il n’existe pas de véritable dogme... ni de jugement, approuver, désapprouver… « les gens font à peu près ce qu’ils veulent. » On est d’accord ou pas, c’est tout. Ce qui lui fait dire qu’il n’y peut pas grand-chose et qu’il  n’existe pas véritablement de solution collective… conception qu’il illustre dans sa chanson Don Juan où il chante « gloire à qui n'ayant pas d'idéal sacro-saint se borne à ne pas trop emmerder ses voisins ». Chanson très œcuménique où il rend hommage à l'humanisme d'un curé, d'une bonne soeur, d'un flic, d'un soldat et d'un écolo ! Dans quelle mesure comme le soutient Jean-Claude Lamy, peut-on le considérer comme "le mécréant de Dieu" ?

Se retrouver dans la célèbre collection  « Poètes d’aujourd’hui » de Seghers le laisse assez sceptique, « on n’est pas les seuls. Et puis ça ne veut pas dire grand-chose, cette façon de
compartimenter… »
Il ne se prend pas vraiment pour un poète, un peu sans doute dit-il,  « je mélange des paroles et de la musique, et puis je les chante ». La poésie, c’est autre chose, « elle est faite pour être lue ou dite. » Même si Ferré a réussi à mettre en musique Baudelaire par exemple, « quand on écrit pour l’oreille, on est quand même obligé d’employer un vocabulaire un peu différent, des mots qui accrochent l’oreille plus vite. » [3]
Le public aussi est devenu plus passif. Autrefois, les gens avaient des cahiers de chansons, « ils se les passaient et se les chantaient. »

Cet incorrigible individualiste n’était pas contre le travail d’équipe. Le film Porte des Lilas évoque-t-il, «  je l’ai fait avec des copains comme Brasseur, Bussières, ça marchait très bien. Ils ne me gênaient pas. Je ne les gênais pas… Malgré ça, il pense que « tu es toujours seul partout, tout le temps… » [1]

    

Il apprécie beaucoup la liberté que lui permet son métier, « on fait ce qu’on veut, en restant dans certaines limites, avec un peu de civilité… » Sa génération se lançait dans la chanson plus parce que ça lui plaisait que par attrait du lucre. Lui, même s’il ne plaisait plus au public, continuerait à chanter envers et malgré tout..

Sur cette vieillesse qu’il ne connaîtra pas, et sur la mort, n’empêche, reconnaît-il, « toute fin est pénible. Tout ce qui finit est triste. C’est rare que les choses finissent bien… C’est toujours triste de vieillir, de ne plus faire ce qu’on aimait ou ce qu’on savait faire. Et de prendre sa retraite, bien sûr c’est triste… » Pour ce qui concerne la mort, c’est ainsi, « en acceptant de vivre, j’ai accepté de mourir aussi. Alors… »
Alors, cette mort il essaie de l'apprivoiser à sa manière, parfois avec un humour tendre dans Le testament, où la vie malgré tout continue, parfois avec l'humour plus ironique de Grand-père, parfois avec une ironie plus mordante dans Trompe la mort.

      
Georges et son chat                                       La rue Brassens à Lézardrieux
[4]

Parler de l’avenir ne l’intéresse pas trop. Pour le reste, « faire des chansons, les chanter en public, et avoir le plaisir de voir que le public les accepte et les reçoive, c’est quand même pas mal. Il y a de quoi être content, oui. »
Pas fier, non, un homme simple comme dans sa chanson Le modeste, pas fier, simplement content, comme un artisan satisfait d’un travail bien fait.

Notes et références
[1] Propos recueillis par François-René Cristiani et Jean-Pierre Leloir
[2] Lors d’une interview en 1977, Brassens confiait : « J’ai été nourri très jeune de Rabelais […] À l’époque où j’ai écrit Le gorille je fréquentais assidûment Rabelais. Ceux qui me reprochent mes chansons gaillardes, je me demande s’ils connaissent Rabelais… quand on a lu Rabelais, qu’est-ce-qui peut choquer dans La mauvaise réputation ou le gorille ? »
[3] Brassens a aussi mis en musique des poèmes de Paul Fort, François Villon ou Victor Hugo...
[4] La rue (Georges Brassens maintenant) où est située "Kerflandry", sa maison de Lézardrieux près de paimpol (où était née Jeanne)

Voir aussi
* Mon fichier Biographies qui contient les présentations suivantes :
1 Georges Brassens, la marguerite et le chrysanthème (P. Berruer)
2 Georges Brassens, histoire d'une vie (Robine/Séchan) 3 Brassens, le livre du souvenir (Monestier/Barlatier) 4 Georges Brassens, biographie intime (D. Ichbiah) 5 Autres résumés : Brassens, au bois de son cœur, 30 ans de chansons (JP. Sermonte) + Georges Brassens (LJ. Calvet) + Georges Brassens, un copain d'abord (M. Zaragoza) + J'aurais pu virer malhonnête (B. Lonjon)

* Mon fichier Etudes & essais qui contient les présentation suivantes :
1 L'Univers symbolique de Georges Brassens (A. Tytgat) 2 Brassens par Brassens (L. Rochard) 3 Les Mots de Brassens (L. Rochard) 4 Brassens ... à la lettre (C. Radiguet) 5 Parlez-vous le Brassens ? (JL. Garitte)

* Accès à mon Site Georges Brassens --

<<< Christian Broussas - Feyzin, 6 février 2018 - <<© • cjb • © >>>