Georges Brassens, poète et prosateur

Brassens écrivain, poète, romancier... auteur dramatique...

  En hommage à l'ami Bruno Huyard, fan et interprète de Brassens, trop tôt disparu.

"La tour des miracles", de Georges Brassens (Librio) ©DALMAS/SIPA Brassens et La Tour des miracles

Le Georges Brassens "poète de la chanson", prix Charles Cros et grand prix de l'Académie française, -lui qui n'avait jamais voulu y entrer, malgré l'insistance amicale de Marcel Pagnol et de Joseph Kessel- a d'abord été dans sa jeunesse poète et romancier. [1] Le poète en herbe publiera (à compte d'auteur, avec l'aide financière de JEANNE) un petit recueil intitulé "A la venvole" (autrement dit, À la légère) [2] au style classique et à la teneur assez romantique, au ton volontiers moraliste et sentencieux, malgré l'influence avouée de l'école symboliste, Verlaine par exemple qu'il a ensuite chanté dans sa chanson "Colombine". [3] Il se paiera même le luxe d'en envoyer un exemplaire au maire de Sète, petite revanche sur les "avanies subies" quelques années plus tôt.  [4]

Il dévorait alors tout ce qu'il trouvait -surtout chez les bouquinistes vu ses moyens limités- des poètes connus, François Villon, Charles Baudelaire..., des moins connus comme le poète Charles-Louis Philippe qu'il affectionnait particulièrement ou des anonymes comme Antoine Pol dont il fera de son poème "Les Passantes" l'un des joyaux de son répertoire. [5]

Les Passantes (première strophe) :

Je veux dédier ce poème
À toutes les femmes qu'on aime
Pendant quelques instants secrets,
À celles qu'on connaît à peine
Qu'un destin différent entraîne
Et qu'on ne retrouve jamais...

Toujours à cette époque, au début des années 40, il écrivait des textes qu'il mettait en musique à sa façon inimitable de rythmer ses vers, pour disait-il "mieux les retenir", souvent des bluettes qui parlaient d'amour, de petits oiseaux et qu'il a depuis largement reniées, ainsi qu'un second recueil de poésies intitulé " Des coups d'épée dans l'eau" en 1942 préfacé par son ami Émile Miramont, le "Corne d'aurochs" de la chanson, composé dans la même veine que le précédent, qui se termine par cet avertissement sans réplique : « Hommage de l'auteur à ceux qui l'ont compris... et merde aux autres. » L'année passée en Allemagne à Basdorf sera aussi prolifique, il y composera l'hymne du camp, les PAFs (Paix aux Français), « les jeunes philanthropes... venus pour faire la nouvelle Europe... » ou La ligne brisée (chanson à tendance géométrique) qui mettra les chambrées en émoi... [6]

Les événements de la vie quotidienne fournissent au jeune homme matière à épancher ses états d'âme, « Vous souvenez-vous encore de moi ? » en l'honneur de son premier amour "Marie-Josèphe" ou plus tard en 1939 quand "Yvonne" la jeune fille qu'il aime meurt subitement :

Personne ne saura jamais
Pour qui j'ai chanté cette mélodie,
Personne ne saura jamais
A qui mon âme la dédie.

Mais il sera aussi influencé par Charles Trénet et quand ce dernier chante "Swing Troubadour", Brassens écrit en écho "Le bon dieu est swing" : « Le bon dieu, pour obéir à la mode / Le bon dieu fait du swing, / Faire du swing doit être commode / Quand on est le bon dieu. »

Fin 1945, écrit son ami André Larue, [7] Brassens polit et repolit son roman "Lalie Kakamou" et met ses états d'âme en poèmes... Sans doute retrouve-t-on dans ce roman mort-né de Larue L'ascenseur s'arrête au septième des relents de "La tour des miracles". En attendant, ils se toquent tous deux de créer un journal anarchiste Le cri des gueux dont le premier et unique numéro contiendra deux articles de Brassens, l'un sur le vers libre, l'autre dressant un portrait de François Villon. Au cours de l'année 1946, il devient Jo la cédille au journal anarchiste Le libertaire, [8] façon de conjurer le mauvais sort du "Cri des gueux".

Mine de rien, il se perfectionne, peaufine son style -d'où son surnom- très sourcilleux sur une pratique rigoureuse de la syntaxe. Expérience importante où il lie un contenu assez sulfureux où il dénonce les flics, les corps constitués, la société... mâtiné d'une bonne dose d'ironie et de dérision, avec un style sans concession pour les facilités et les à-peu-près. On retrouve ainsi en germe dans cette expérience ce qui fera le sel de la "manière Brassens", ce jeu de cache-cache entre une musique qui se veut assez linéaire pour servir le texte et mieux le mettre en valeur. [9]

Le côté romancier 

Comme prosateur, Brassens a essentiellement écrit deux romans, œuvres picaresques qui tranchent avec un style plutôt classique fleurant bon l'ironie, qu'on peut situer entre le courant surréaliste et le théâtre de l'absurde. Le second de ses romans La tour des miracles a d'ailleurs connu un succès tardif au théâtre, sans doute lié à l'évolution du théâtre contemporain influencé par des auteurs comme Alfred Jarry, plus axé sur la symbolique des situations, lui donnant ainsi une modernité qui eût beaucoup étonné son auteur.

La 1ère édition de Ray Ventura en 1952

La mauvaise réputation est tout à la fois la célèbre chanson qui a largement contribué à son succès à ses tout débuts et un ouvrage en deux parties qui reprend "21 poèmes et chansons" et, ce qui est plus intéressant en l'occurrence, une longue pièce en vers dans une forme assez classique, "à la manière d'Homère ou de Virgile" écrira un critique, qu'il commence en juin 1948 et termine en novembre 1949, intitulée Les amoureux qui écrivent sur l'eau avec une préface de Bernard Marcadé. Ce live paru en 1952 aux éditions Ray Ventura, a connu plusieurs rééditions chez Denoël en 1954, puis en 1957 (223 pages) 1969, 1983, Folio en 1986 avec une préface de René Fallet, Flammarion en 1989. Une version brochée sous couverture illustré, n.p. (64 pp.), (29,5 x 21 cm.) est parue en 1992 aux éditions de la Différence avec 14 reproductions en couleurs illustrées par Robert Combas et des photographies en noir et blanc de Georges Brassens et de Robert Combas à Sète.

Il persévère encore dans son idée de devenir écrivain, compose d'autres poèmes à l'époque de la Libération comme "Prière à Satan" ou "La camarde", intégrés dans un recueil de poèmes inédit "Le Taureau par les cornes" et finit par publier -toujours à compte d'auteur- "Lalie Kakamou" sous le titre La lune écoute aux portes [10] en 1947 sous le sceau de la NRF, une fausse édition de Gallimard, joli bras d'honneur aux caciques de l'édition, mais le célèbre éditeur ne daignera jamais répondre à la provocation d'un croquant inconnu. Anarchie oblige.

                              
La lune écoute aux portes -
La mauvaise réputation de Robert Combas

     
Les amoureux qui écrivent sur l'eau de Pierre Cadiou

Dans ce premier roman aux multiples rebondissements, Brassens compose un court texte (il a largement élagué) à l’humeur notoirement surréaliste, en onze chapitres, autant de petites scènes en prise avec la réalité de l’existence et celle d’un quartier parisien, centrées sur la vie d’un immeuble, un peu à la manière d’un "Pot bouille". Si le succès bouda le Brassens écrivain, c'est que, conclut André Larue, « la qualité de la forme donne à sa page le ton d'un exercice... un texte devient vite précieux et ennuyeux à force de rigueur. » [11]

De son second roman écrit en 1950 et publié en 1954, Brassens dira « Moi, je m'en fous. Vous savez, on m'a beaucoup sollicité pour publier "La Tour". Des copains l'appréciaient. Des gens qui m'aiment bien se pourléchaient à l'idée d'avoir ça un jour dans leur bibliothèque. Alors, pour avoir la paix, j'ai dit oui, comme d'habitude. » Cette tour bizarre et son dédale d'étages biscornus sinuant au gré du vent, est en fait le symbole d'un "choix d'importance" aurait dit Brassens : « Où vivre ? Dans la grisaille de la misère et du quotidien ou dans le délire du rêve et de l'imaginaire ? » commente Jean-Paul Liégeois, le metteur en scène de l'adaptation théâtrale du roman; « La truculence rabelaisienne de Brassens m'a semblé formidablement théâtrale, » a-t-il ajouté. Composé de dialogues souvent surréalistes, de saynettes comiques et de figures vraiment typiques, le roman permet de retrouver le Brassens blagueur faisant des farces à ses amis ou se délectant à écrire ses chansons les plus lestes.
C'était aussi pour lui l'occasion d'écrire un texte aux accents surréalistes dans un style classique, un "roman libertaire" en quelque sorte.

Stéphane Ropa (La lune écoute aux portes) Le Funambule Montmartre Affiche Stéphane Ropa : spectacle La lune écoute aux portes

Prolonger cette présentation, c'est repartir des textes de Brassens tel que cet ouvrage qui réunit ses écrits anarchistes Les chemins qui ne mènent pas à Rome, clin d'œil à un vers de La mauvaise réputation, réflexions et maximes d'un libertaire, condensé de ses thèmes favoris comme la dénonciation de l'hypocrisie, de la guerre, l'apologie de la liberté, ses têtes de turc préférées, le fric et les flics, les bourgeois, la bêtise et la mesquinerie, les curés et la religion comme autant d'opiums du peuple. Simplement dans ses chansons, il le fera sur un mode plus léger mêlé de pointes d'humour ironiques, de façon détournée. [12]

On peut aussi mieux cerner le personnage qui s'effaçait derrière ses chansons [13] en entrant dans la relation, le colloque singulier et épistolaire qu'il noua pendant quelque cinq années avec son ami le philosophe Roger Toussenot. [14] Si la marque d'amitié « Tu es l'ami du meilleur de moi-même» reste la plus connue -la plus citée en tout cas- il en existe bien d'autres à travers ces lettres d'autant plus touchantes qu'elles n'étaient bien sûr pas destinées à être publiées et qu'elles évoquent la vie quotidienne de Brassens aux premiers temps de l'impasse Florimont, comme ce bel ace de foi d'amitié : « en regrettant ton absence physique, je ne t'envoie pas notre amitié puisqu'elle réside chez toi...»

Brassens toussenot.jpg       Brassens homme libre vassal.jpg    Rochard les mots de Brassens.jpg    Brassens intime.jpg
Lettres à Toussenot   Livres de Jacques Vassal, Loïc Rochard et Pierre Cordier

Brassens en prose et en vers : récapitulatif

- "Les couleurs vagues" : son premier recueil (Te rappelles-tu l’automne …), Librio, février 2010
- "Des coups d’épée dans l’eau" : également inédit (Passe-temps… ), 1942
- "À la venvole" : publié à compte d’auteur (Solidarité… ), Albert Messein éditeur, Paris, 1942
- "Le Taureau par les cornes", recueil de poèmes inédit
- "La lune écoute aux portes", roman, pseudo-édition Gallimard, Bibliothèque du Lève-nez, Paris, 1947
- "La Tour des miracles", roman, Jeunes Auteurs Réunis, juin 1953, réédition chez Librio en janvier 2010, Librio Littétature n° 952, isbn 2290021695
- "La Mauvaise Réputation" : ensemble de chansons, poèmes inédits, (le chœur des jeunes amoureux, le nain…) et une pièce en vers intitulée "Les Amoureux qui écrivent sur l’eau", préface de René Fallet, Éditions Denoël, 1954, pièce poétique de 120 pages écrite entre juin 1948 et novembre 1949.

- "Poèmes retrouvés" : on range sous cette appellation des poèmes anciens de Brassens dispersés à la SACEM ou chez des amis. (Les enfants qui chapardent des crânes terreux...)
- Pierre Cadiou : 12 lithographies de La Tour des miracles et 12 lithographies de Les amoureux qui écrivent sur l'eau, éditions du Grésivaudan, 1981

- "Les Manuscrits de Brassens" - Chansons, brouillons et inédits, édition d'Alain Poulanges et André Tillieu (3 cahiers de manuscrits en fac-similés réunis en coffret), Textuel/France Bleu, 2001
- "Brassens - Lettres à Toussenot", 1946-1950 - Recueil composé par Janine Marc-Pezet, lettres écrites à son ami, le philosophe Roger Toussenot, Textuel/France Bleu, 240 pages, septembre 2001
- Georges Brassens, "Les chemins qui ne mènent pas à Rome", Réflexions et maximes d'un libertaire, éditions Le Cherche midi, janvier 2008, isbn 2749111420

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Brassens en couverture & lisant Le Libertaire        "Les couleurs vagues"

Ses deux romans et sa pièce
- La lune écoute aux portes : publié en 1947 sous une fausse édition Gallimard

Le début : Quand nous avions de bois pour assurer la cuisson des gigots d’huissiers que l’administration des Finances avec son opiniâtreté bien connue nous députait mathématiquement, Angèle Vannier s’armait d’une petite hache et coupait des morceaux de portes des voisins…

- La tour des miracles : publié en 1954 par les éditions Jeunes auteurs réunis et réédité en 1968 par Stock.

Exemple : C’était à la femme de Corne d’auroch qu’incombait le soin de châtier ceux d’entre nous coupables d’un méfait quelconque… Elle se saisissait du délinquant… et après lui avoir enfoncé sa culotte dans la gorge… elle lui appliquait la peine dite « du croupion » […] Pas un seul membre de la Camorra qui eût échappé à la fureur de sa croupe de choc ! Il y a de l’hécatombe dans l’air. 

- Les amoureux qui écrivent sur l'eau, 1948-49, publié en 1952, petit extrait :                  

La prétendue voix de Villon :
La mirifique repue franche !

La mirifique repue franche !

Huon de la Saône (Rongeant des pieds de porc) :
Oyez cette voix caverneuse,

C’est celle de François Villon !
Le pauvre escholier
S’est reveillé
Dans son sollier.
Il nous stimule, il nous protège.
Bon saint François, veillez sur nous.
A moi ce tonnelet de Saint-Estèphe !
Mangeons tout, mangeons tout sauf les enfants
Et buvons tout sauf l’eau !

La nymphe de la mer Baltique :
La mirifique repue franche,

Ils engloutirent tout à bouche-que-veux-tu.
Il ne restait pas même un brin de feuille aux branches
Quand ils s’en revinrent chez eux,
Arrondis comme des poussahs,
Repus jusqu’aux calendes grecques,
Mais tous les yeux étaient pochés ! ....

Notes et références

  1. Voir le livre-album d'André Larue "Brassens, une vie", éditions IGE/Michel Lafon, décembre 1982
  2.  À la venvole (recueil de poèmes), Albert Messein éditeur, Paris, 1942
  3.  Colombine, ce poème de Verlaine que Brassens a mis en musique, est composé d'une alternance régulière de vers de 5, 5 et 2 syllabes. C'est la structure métrique que Brassens adoptera pour une autre chanson Le Vin.
  4.  Voir aussi dans la même veine, "Les Couleurs vagues", recueil de poèmes, édité dans une revue de "Roger Thérond" en 1941-1942, réédité chez Librio en février 2010, "LibrioPoésie n°953", isbn 2290021709
  5.  On retrouve le même thème dans un poème de 1941-42 "Qu'est-elle devenue" composé en l'honneur d'une passante, une polonaise entrevue dans une rue de Paris.
  6.  On trouvera les paroles de ces chansons dans le livre d'André Larue aux pages 25-27 et 31
  7.  André Larue, "Brassens ou la mauvaise herbe", page 132
  8.  Voir sur ce sujet l'excellent livre de Marc Wilmet intitulé "Brassens libertaire : la chanterelle et le bourdon", éditions Éden, isbn 978-2-8059-0060-0 ainsi que ma fiche intitulée "Brassens libertaire"
  9.  Voir l'importante étude, objet d'une thèse, de Linda Hantrais, "Le Vocabulaire de Georges Brassens", 2 volumes, éditions Klincksieck, 1976, ainsi que mes fiches sur les livres de Loïc Rochard : Brassens - Sans technique un don n'est rien..., Brassens par Brassens et Les Mots de Brassens
  10.  La lune écoute aux portes, pseudo-édition Gallimard, Bibliothèque du Lève-nez, Paris, 1947
  11.  André Larue, "Brassens ou la mauvaise herbe", page 236
  12.  Voir les deux livres de Clémentine Deroudille, commissaire de l'exposition sur Georges Brassens à la cité de la musique en 2011, l'album "Georges Brassens ou la liberté", illustré par Joann Sfar et paru chez Dargaud en mars 2011 (330 pages, isbn 2-2050-6697-5) et "Brassens le libertaire de la chanson" paru chez Décuvertes/Gallimard en mars 2011 (128 pages, isbn 2-0704-4243-8)
  13.  Sur sa timidité naturelle et sa répulsion à parler de lui, à se mettre en avant, voir le livre d'interviews de son ami André Sève "Toute une vie pour la chanson"
  14.  Voir références dans la bibliographie

Liens externes
Les romans de Brassens -- Georges-Brassens, anthologie --

* Georges Brassens, œuvres complètes, sommaire

* Brassens et Victor Laville

 

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